mardi 8 avril 2014

Ma première lecture - Gabrielle Roy - La petite poule d'eau


C’était l’hiver et j’avais dix ans. 

Chaque mois, mon professeur de 5e année choisissait un vendredi après-midi... je pense que c’était le dernier... pour des activités libres en classe. À notre retour du dîner, les élèves pouvaient trouver, sur une grande table en avant de la classe, des crayons de couleur, des ciseaux, des papiers de couleur et des livres en tous genres. 

Je rêvais de cette après-midi des jours d’avance. Il faut comprendre qu’en 1965, toutes les écoles avaient leur comptoir de la caisse Desjardins pour nourrir le sens d’économie des jeunes, à coup de 25 cents, mais elles avaient rarement une bibliothèque pour nourrir leur intellect. Il fallait compter sur l’intérêt des professeurs. Mon enseignante, récemment graduée de l’école normale, avait compris l’importance de fournir des opportunités d’apprentissage inusité pour nos cerveaux. 

Quant à moi, ces vendredis apportaient une routine que j’appréciais au plus haut point. D’abord, je prenais un livre dans mes mains, généralement un bouquin avec des images. Je retournais à ma place et m’absorbais à tout lire, même les bas de page. Puis, je choisissais l’une des photos et je m’installais confortablement près de la boite de crayons pour reproduire en dessin ce que mes yeux interprétaient de ma lecture. Ces magnifiques après-midi étaient une occasion dépareillée, un moment de vie très intense. J’adorais. Tout simplement. 

Puis, un après-midi froid d’hiver, ce devait être en février, j’ai vu sur la table ce livre aux pages écornées. Ma tête d’enfants s’est permis de faire un parallèle : « si c’est comme ma poupée préférée qui devient chiffonnée par l’usage, ce livre doit être intéressant... » Je l’ai pris dans mes mains avec un air un peu effarouché. Ma professeure s’est inquiétée.

— Tu sais, le livre contient 200 pages, mais il est facile à lire.

Un peu insultée qu’elle puisse croire que la longueur du livre me rebutait, je l’ai regardé droit dans les yeux. 

— Non, ce n’est pas ça. Il a l’air si fragile, j’aurais peur de le briser.

— Tu sais, me répondit-elle, c’est dans la nature d'un livre d’être lu. N’hésite surtout pas à le prendre s’il te plait autant. 

Je suis retournée à ma place sur le bord de la fenêtre et, pour le reste de l’après-midi, j’ai plongé dans ce merveilleux roman de Gabrielle Roy, la petite poule d’eau. Si je me suis levée une fois, c’est pour regarder sur la carte du Canada affichée sur le mur pour tenter de trouver l’île au nom si savoureux. Je voulais tout savoir de ce coin de pays au nord de Winnipeg. J’étais époustouflé par les descriptions que l’auteure franco-manitobaine me présentait de ce coin de pays qui me semblait si loin de chez moi. 



La fin de l’après-midi m’a trouvée attristée de devoir quitter le roman si tôt. Un mois avant de pouvoir continuer ma lecture ! C’était si long ! Puis, mon sourire est revenu quand l’enseignante m’a offert d’emprunter le livre pour le terminer chez moi. 

J’avais oublié ce bout de mémoire. Il a fallu que je lise sur la maison d’été de Gabrielle Roy dans Charlevoix pour que ce merveilleux souvenir revienne à la surface, avec toute la vivacité qu’il a eue dans le temps. Si je ferme les yeux, mon cerveau me ramène l’odeur du livre, les tâches de doigts sur les pages écornées, la couleur beige rendue jaunâtre de la couverture cartonnée. Pourtant, cette année-là, mon professeur m’a aussi fait connaître Félix Leclerc et Émile Nelligan. Je n’ai jamais cessé de lire depuis. Il est fort probable que ces quelques lectures ont même forgé mon  propre style d’écriture. Cela expliquerait certainement mon besoin de décrire les choses et les lieux au point qu’on m'attribue un style cinématographique.


⬅ source : Wikipédia

J’avais dix ans et toute la vie devant moi. Je n’ai compris que quelques années plus tard qui était Gabrielle Roy, cette écrivaine francophone d’un grand talent. Un cours de littérature au secondaire me l’a fait connaître un peu plus; à ce moment, j’avais lu Bonheur d’occasion.

Voici quelques liens qui vous permettront de mieux connaître l’auteure et ses écrits. 





Je ne peux que remercier Gabrielle Roy d’être née avant moi et à mon professeur de 5e année de me l’avoir fait connaître. Si l’écriture est devenue une grande passion dans ma vie, c’est grâce à ses gens qui ont pavé mon chemin de livres merveilleux. 

Bonne lecture ! 


Plume/Suzie Pelletier

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